« La science l’a prouvé : nous héritons des traumatismes de nos ancêtres. » Cette phrase circule beaucoup, souvent pour justifier des approches transgénérationnelles. La réalité des recherches est plus nuancée, et plus intéressante.
Parce que je pratique la psychogénéalogie, il me semble important de dire clairement ce que la science montre, ce qu’elle ne montre pas, et ce que cela change pour un accompagnement honnête.
En résumé
La psychogénéalogie n’est pas une discipline scientifique : ses grandes hypothèses, comme le syndrome d’anniversaire, n’ont pas été validées par des études.
L’épigénétique montre que l’environnement peut influencer l’expression des gènes. Mais la transmission d’un traumatisme sur plusieurs générations reste démontrée surtout chez l’animal, et très discutée chez l’être humain.
Ce qui est bien établi, c’est la transmission par les relations, l’éducation et le climat familial. C’est sur ce terrain que la psychogénéalogie peut être utile, avec prudence.
La psychogénéalogie est-elle une science ?
Non. La psychogénéalogie s’est construite à partir d’observations cliniques, notamment celles d’Anne Ancelin Schützenberger, et de notions issues de la psychanalyse et de la thérapie familiale. Ces observations sont intéressantes, mais elles n’ont pas été testées selon les méthodes scientifiques : pas de groupes de comparaison, pas d’études évaluant les effets d’un accompagnement.
C’est pourquoi certains scientifiques la classent parmi les pseudo-sciences. Cette critique mérite d’être entendue : elle invite à présenter la psychogénéalogie comme un outil de réflexion sur son histoire, et non comme une explication démontrée de nos difficultés.
Ce que montre l’épigénétique
L’épigénétique étudie les mécanismes qui modifient l’activité des gènes sans changer la séquence de l’ADN. On sait aujourd’hui que l’alimentation, le stress ou l’environnement peuvent laisser ce type de marques.
Chez l’être humain : l’exemple de l’hiver de la faim
Pendant l’hiver 1944-1945, les Pays-Bas ont connu une grave famine. En 2008, des chercheurs ont montré que des personnes exposées à cette famine avant leur naissance présentaient, soixante ans plus tard, des différences épigénétiques par rapport à leurs frères et sœurs non exposés. Il s’agit d’un effet de l’environnement pendant la grossesse sur l’enfant à naître, pas de la transmission d’un souvenir entre générations.
Chez l’animal : la peur d’une odeur
En 2014, une étude menée chez la souris a montré que des mâles conditionnés à craindre une odeur avaient des descendants, et même des petits-enfants, plus sensibles à cette odeur. Ce résultat, souvent cité, a été discuté par d’autres chercheurs. Il concerne un apprentissage très précis chez l’animal, et ne peut pas être transposé tel quel à des histoires humaines complexes.
Les descendants de survivants de la Shoah
La chercheuse Rachel Yehuda a publié en 2016 une étude suggérant des marques épigénétiques liées au stress chez des enfants de survivants. L’étude portait sur un petit nombre de personnes, et ses conclusions restent débattues. À l’inverse, deux grandes synthèses de recherches, en 2003 et 2008, n’ont pas trouvé de difficultés psychologiques plus fréquentes chez les enfants et petits-enfants de survivants, comparés à la population générale.
Blessure transgénérationnelle : ce que l’on sait vraiment
Ce que l’épigénétique ne dit pas
Aucune étude ne montre que des souvenirs, des peurs précises, des « schémas » de vie ou des secrets se transmettraient par les gènes. La « mémoire cellulaire » ne correspond à aucune réalité scientifique établie. Méfiez-vous des discours qui utilisent l’épigénétique pour « prouver » une approche thérapeutique.
Ce qui est bien établi : la transmission par les relations
Si la transmission biologique des traumatismes reste incertaine, d’autres formes de transmission sont, elles, bien documentées :
- l’attachement : la manière dont les parents ont eux-mêmes vécu leurs liens d’enfance influence en partie la relation qu’ils construisent avec leurs enfants ;
- l’éducation et les modèles : les enfants apprennent en observant la façon dont leurs parents gèrent les émotions, les conflits ou l’argent ;
- les expériences difficiles de l’enfance : de nombreuses recherches montrent leur impact sur la santé et la vie adulte, et leur lien avec les difficultés vécues par les parents ;
- le milieu social : la sociologie montre comment les parcours et les trajectoires se reproduisent en partie d’une génération à l’autre.
Ces recherches montrent aussi une grande capacité de changement et de résilience : ce qui se transmet n’est jamais une fatalité.
Et le syndrome d’anniversaire ?
Des « réactions d’anniversaire » ont été décrites par la psychiatre Josephine Hilgard dans les années 1950, et Anne Ancelin Schützenberger a largement fait connaître l’idée de répétitions de dates dans les familles. Ces observations n’ont pas été confirmées par des études contrôlées. Notre esprit repère facilement les coïncidences, et oublie celles qui ne se produisent pas : il faut donc manier ces rapprochements avec beaucoup de prudence.
Le syndrome d’anniversaire : définition et origine
Ce que cela change pour un accompagnement
Ces connaissances invitent à une posture claire, que j’essaie de respecter dans ma pratique :
- présenter la psychogénéalogie comme un outil pour réfléchir à son histoire, pas comme une méthode scientifiquement validée ;
- formuler des hypothèses, jamais des certitudes ni des diagnostics ;
- ne jamais relier une maladie à une cause familiale cachée ;
- travailler en complément des soins, jamais à leur place.
Les séances durent une heure, en visio. Elles ne remplacent pas un suivi médical ou psychologique.
Les dérives de la psychogénéalogie à connaître
Pour aller plus loin
- Ariane Giacobino, Peut-on se libérer de ses gènes ? L’épigénétique, Stock, 2018 : une introduction accessible par une médecin généticienne.
- Christophe de La Roche Saint-André, Quand l’épigénétique s’en mêle. Une hérédité au-dessus des gènes… vraiment ?, Book-e-Book, 2022 : un regard critique sur les usages abusifs de l’épigénétique.
- La vidéo « Épigénétique : une hérédité au-delà des gènes ? », proposée par l’Association française pour l’information scientifique.
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