Histoires familiales

Les Kennedy, une famille maudite ? Ce que la psychogénéalogie peut nous apprendre

Assassinats, accidents, morts jeunes : la saga Kennedy relue avec les outils de la psychogénéalogie, et ce qu’elle éclaire des familles qui se disent maudites.

Portrait de Mélissa Tellaa Mélissa Tellaa 11 min de lecture

« La malédiction des Kennedy a encore frappé. » Ce titre, vous l’avez sans doute lu récemment. Le 21 septembre 2026, Kyle Kennedy, petite-fille de Robert F. Kennedy, s’est éteinte à 42 ans dans sa maison du Massachusetts. Un an plus tôt, fin décembre 2025, la famille annonçait la mort de Tatiana Schlossberg, petite-fille de John F. Kennedy, emportée à 35 ans par une leucémie.

Assassinats, accidents d’avion, noyades, overdoses, cancers : depuis plus de quatre-vingts ans, la famille la plus célèbre d’Amérique semble perdre ses enfants trop tôt et trop brutalement. Au point que le mot « malédiction » est devenu presque indissociable de son nom.

Ce mot, je l’entends aussi en séance. Pas à propos des Kennedy, mais à propos de familles ordinaires : « chez nous, les hommes meurent jeunes », « on a le mauvais œil », « j’ai l’impression qu’on paie pour quelque chose ». Quand nous déployons ensemble l’arbre, il est parfois rempli de morts précoces et violentes.

Cet article s’appuie uniquement sur des faits publics et documentés. Je n’ai jamais reçu de membre de cette famille, je ne pose aucun diagnostic et je n’explique la mort de personne : je propose une lecture d’un thème familial, pas une analyse de personnes réelles.

En résumé

Le mot « malédiction » met un nom sur une impression bien réelle : celle d’une histoire qui se répète. Mais il enferme, parce qu’il transforme une histoire en fatalité.

Dans l’arbre Kennedy, plusieurs thèmes se répètent : un mythe de réussite, des exclus, des missions reprises de frère en frère, des deuils impossibles à vivre et des pères disparus tôt.

Une répétition n’est pas une condamnation. Les accidents, les maladies et les addictions ont des causes bien réelles : la psychogénéalogie n’explique rien à leur place, elle aide à mettre des mots.

La saga Kennedy : quatre-vingts ans de drames

Tout commence bien avant John F. Kennedy. En 1849, Patrick Kennedy quitte l’Irlande ravagée par la Grande Famine et débarque à Boston. Il meurt du choléra en 1858, vers 35 ans, laissant une veuve et un petit garçon de quelques mois. Le fondateur de la lignée américaine est donc déjà un homme mort jeune, qui laisse un fils grandir sans lui.

Trois générations plus tard, Joseph P. Kennedy Sr. et Rose Fitzgerald ont neuf enfants. Le père veut faire de ses fils des présidents. Voici ce qui suit.

Année et personneCe qui s’est passé
1941
Rosemary Kennedy, 23 ans
Lobotomie décidée par son père. Elle en garde un lourd handicap et sera éloignée de la famille pendant des décennies.
1944
Joseph P. Kennedy Jr., 29 ans
L’aîné, destiné à la présidence, meurt dans l’explosion de son avion pendant la guerre.
1944
William Cavendish
Le mari de Kathleen est tué au front, un mois après Joe Jr.
1948
Kathleen « Kick » Kennedy, 28 ans
Meurt dans un accident d’avion en Ardèche.
1963
Patrick Bouvier Kennedy, 2 jours
Le fils de John et Jackie meurt peu après sa naissance.
1963
John F. Kennedy, 46 ans
Assassiné à Dallas. Sa fille Caroline a 5 ans.
1964
Edward « Ted » Kennedy
Survit à un accident d’avion.
1968
Robert F. Kennedy, 42 ans
Assassiné à Los Angeles, laissant onze enfants.
1969
Chappaquiddick
La voiture de Ted Kennedy quitte un pont. Sa passagère, Mary Jo Kopechne, se noie.
1984
David Kennedy, 28 ans
Fils de Robert, meurt d’une overdose.
1997
Michael Kennedy, 39 ans
Fils de Robert, meurt dans un accident de ski. Sa fille Kyle a 13 ans.
1999
John F. Kennedy Jr., 38 ans
Meurt aux commandes de son avion, avec son épouse et sa belle-sœur.
2012
Mary Richardson Kennedy
L’épouse de Robert F. Kennedy Jr. met fin à ses jours.
2019
Saoirse Kennedy Hill, 22 ans
Petite-fille de Robert, meurt d’une overdose.
2020
Maeve Kennedy McKean, 40 ans, et son fils Gideon, 8 ans
Petite-fille de Robert, noyée avec son fils lors d’une sortie en canoë.
2025
Tatiana Schlossberg, 35 ans
Petite-fille de John, emportée par une leucémie découverte à la naissance de son deuxième enfant.
2026
Kyle Kennedy, 42 ans
Fille de Michael, paralysée à la suite d’un grave accident six ans plus tôt. La cause du décès n’a pas été rendue publique.

En 1969, après Chappaquiddick, Ted Kennedy se demandait publiquement si une terrible malédiction pesait sur les siens. Le mot était lâché, et il n’a plus quitté la famille.

Ce qui frappe en regardant ce tableau, ce n’est pas seulement le nombre de drames. C’est leur forme : des pères qui disparaissent en laissant de jeunes enfants, des morts en plein vol, des noyades, une jeunesse fauchée au moment où la vie s’ouvre.

Ce que la psychogénéalogie peut lire dans cet arbre

Les accidents, les maladies et les addictions ont des causes bien réelles, et aucune lecture familiale ne les remplace. Ce qui suit, ce sont les pistes que j’explorerais si un tel arbre était posé devant moi.

Un mythe familial écrasant : gagner à tout prix

Chaque famille porte un mythe, une phrase invisible qui dit qui nous sommes. Chez les Kennedy, il est connu : être les meilleurs, ne jamais montrer de faiblesse, conquérir. Les descendants d’immigrés irlandais pauvres, méprisés à Boston, devaient prouver leur valeur.

Un tel mythe donne une force immense, mais il a un prix. Le risque devient une valeur familiale, et la vulnérabilité n’a plus sa place. Or ce qui ne peut pas se dire finit souvent par s’agir.

Le mythe familial, vu à travers une autre famille célèbre

Le silence autour de Rosemary

Rosemary était l’enfant différente d’une famille qui ne tolérait pas la faiblesse. En 1941, son père fait pratiquer sur elle une lobotomie, sans en parler à sa femme selon plusieurs biographes. Elle est ensuite placée en institution et disparaît du récit familial pendant des années.

En analyse transgénérationnelle, on observe combien un membre exclu de l’arbre pèse sur les générations suivantes. Ce qui est caché ne disparaît pas : il se transmet sous forme de malaise et de répétitions, ce que les psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok ont appelé des « fantômes ». Il est d’ailleurs frappant que sa sœur Eunice ait fondé les Special Olympics : une façon de réparer, à l’échelle du monde, une exclusion vécue à la maison.

Secrets de famille : comment ils se transmettent et comment les aborder

L’aîné perdu et la mission transmise

Joe Jr. devait devenir président. À sa mort, c’est John qui reprend la mission paternelle, puis Robert, puis Ted. Chaque frère reprend le flambeau d’un frère mort.

C’est ce que le psychiatre Ivan Böszörményi-Nagy appelait une loyauté invisible : porter le projet d’un autre, vivre un peu à la place de celui qui n’a pas pu vivre. Il y a de la grandeur dans cette place. Il y a aussi une dette, et parfois un poids.

Des deuils qui n’ont jamais pu se faire

Les Kennedy enchaînent les deuils sans pouvoir les vivre. Rose Kennedy a perdu quatre de ses neuf enfants. Le mot d’ordre était de tenir, de ne pas pleurer en public, de continuer.

Un deuil qui n’a pas pu se faire reste en suspens dans l’arbre. Les enfants grandissent parfois avec un chagrin qui ne leur appartient pas. Pensez à Caroline Kennedy, 5 ans à la mort de son père, à Kyle, 13 ans à la mort du sien, ou aux onze enfants de Robert.

Des pères qui manquent, de génération en génération

Relisez le tableau avec une seule question : qui a perdu son père enfant ? Le schéma remonte à Patrick, l’ancêtre irlandais mort en laissant un nourrisson. Il se rejoue avec Caroline et John Jr., avec les enfants de Robert, avec ceux de Michael. En psychogénéalogie, ce type de répétition n’est pas une coïncidence que l’on écarte : c’est une invitation à chercher ce qui n’a pas pu se dire.

Des prénoms qui portent des morts

Joseph, John, Robert, Patrick, Kathleen : les mêmes prénoms reviennent de génération en génération. Le petit Patrick Bouvier Kennedy, mort à deux jours en 1963, portait celui de l’ancêtre mort jeune. Porter le prénom d’un défunt, c’est parfois porter aussi un peu de l’histoire qu’on lui prête.

Des âges qui reviennent

Anne Ancelin Schützenberger a décrit le syndrome d’anniversaire : un événement qui survient au même âge ou à la même date qu’un drame vécu par un ancêtre. Dans cet arbre, les morts se concentrent autour de deux âges sensibles, la fin de la vingtaine et la quarantaine. Ce sont des pistes que l’on vérifierait finement, dates à l’appui, et qui ne prouvent rien à elles seules.

« Ma famille est maudite » : ce que ce mot dit vraiment

Quand vous dites « malédiction » ou « mauvais œil », vous ne dites pas une bêtise. Vous mettez un mot sur quelque chose de réel : une sensation de répétition que vous n’arrivez pas à expliquer. Le mot appartient au langage des contes, mais ce qu’il désigne mérite d’être pris au sérieux.

Une malédiction, au fond, c’est souvent une histoire qui se répète sans avoir été racontée. Un drame qui n’a pas été pleuré. Un secret enterré avec le mort. Une faute, réelle ou supposée, dont on a honte et que l’on ne nomme jamais.

Le mot a pourtant un piège : il dit que cela vient de l’extérieur, que l’on n’y peut rien, que c’est le destin. La démarche transgénérationnelle propose l’inverse : remettre de l’histoire là où il y avait de la fatalité, des noms, des dates et des émotions là où il n’y avait qu’un vague sentiment de menace.

Maladie, addiction, idées noires : les soins d’abord

Un cancer, une maladie grave ou une addiction ne se soignent pas par l’arbre généalogique. La psychogénéalogie ne remplace jamais un suivi médical ou psychologique : elle peut l’accompagner. Pour une addiction, Drogues info service répond au 0 800 23 13 13, gratuitement et anonymement. En cas de pensées suicidaires, le 3114 répond gratuitement, 24 h/24 et 7 j/7.

Les Kennedy et vous : des échos plus proches qu’on ne le croit

Vous n’avez sans doute pas de président dans votre arbre. Mais peut-être reconnaîtrez-vous l’une de ces phrases, que j’entends régulièrement en séance.

  • « Chez nous, les hommes meurent avant 50 ans. » Certaines familles comptent une lignée de pères disparus tôt. Les fils grandissent avec une question silencieuse : et moi, jusqu’à quand ? Certains vivent dans l’urgence, d’autres n’osent rien construire.
  • « J’ai l’impression de vivre la vie d’un autre. » Vous portez le prénom d’un oncle mort jeune, vous avez repris l’entreprise ou le rêve d’un aîné disparu. Comme John reprenant la mission de Joe Jr., vous êtes peut-être, sans le savoir, un enfant de remplacement.
  • « Dans ma famille, on ne parle pas de… » Un grand-oncle interné, une tante dont on ne dit plus le nom, un enfant placé. Comme Rosemary, ces exclus de l’arbre continuent d’exister dans le silence.
  • « On ne pleure pas, on avance. » Une génération serre les dents pour survivre à la guerre, à l’exil, à la pauvreté. La suivante hérite d’un chagrin sans histoire, qui s’exprime parfois en angoisse ou en conduites à risque.
  • « Toujours au même âge, toujours en septembre. » Une maladie qui survient à l’âge qu’avait votre mère, un accident à une date anniversaire. Ces coïncidences méritent d’être regardées, sans panique et sans superstition.
  • « Il faut réussir, coûte que coûte. » Les familles issues de l’exil ou de la pauvreté transmettent souvent un mythe de réussite. Il porte, mais il peut aussi épuiser et laisser peu de place à la fragilité.

Si l’une de ces phrases résonne en vous, ce n’est pas le signe que votre famille est maudite. C’est le signe que votre histoire familiale a quelque chose à vous dire.

Schéma répétitif transgénérationnel : le reconnaître et en sortir

Comment sortir de la répétition

Une répétition n’est pas une condamnation. Ce qui a été transmis peut être compris, et ce qui est compris peut évoluer. Voici comment nous travaillons, concrètement, en séance.

  1. Construire le génosociogramme sur trois à cinq générations, avec les dates de naissance, de mariage et de décès, les causes de décès connues, les métiers, les déménagements.
  2. Repérer les répétitions : âges, dates, prénoms, types d’événements, sans dramatiser.
  3. Nommer les exclus et les silences : redonner une place, un nom et une histoire à ceux que l’on a oubliés ou cachés.
  4. Accueillir les deuils en suspens : reconnaître une douleur qui n’a jamais été dite, même deux générations plus tard, soulage souvent ceux qui la portaient sans le savoir.
  5. Rendre ce qui ne vous appartient pas : on peut honorer ses ancêtres sans porter leur histoire à leur place.
  6. Retrouver les ressources : un arbre ne contient pas que des drames. Chez les Kennedy, c’est aussi une capacité de rebond et d’engagement remarquable. Le vôtre a ses forces, lui aussi.

Dangers de la psychogénéalogie : les dérives à connaître

Une histoire, pas une fatalité

Les Kennedy ne sont pas maudits au sens magique du terme. Mais leur histoire montre, de façon presque spectaculaire, comment l’exil, les deuils non faits, les silences et les missions écrasantes peuvent traverser les générations.

Votre famille n’est pas maudite non plus. Elle porte une histoire. Et une histoire, contrairement à une malédiction, peut se raconter, se comprendre et se transformer. Les séances durent une heure, en visio. Elles ne remplacent pas un suivi médical ou psychologique, et je ne pose aucun diagnostic.

Remettre de l’histoire là où il n’y avait que du destin

Si vous avez le sentiment que votre arbre est rempli de morts jeunes, ou que quelque chose se répète sans que vous sachiez pourquoi, l’appel découverte, offert et par téléphone, permet de faire connaissance et de voir si cet accompagnement vous correspond.

Sources : dépêches et articles de presse consacrés aux décès de Tatiana Schlossberg (décembre 2025) et de Kyle Kennedy (septembre 2026), biographies et archives publiques de la famille Kennedy, et Anne Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux ! (Desclée de Brouwer). Photo d’en-tête : archives de la Maison-Blanche.

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